De rouille et d’os : la grâce à l’état pur

Film français de Jacques Audiard, avec Mathias  Schoenaerts, Marion Cotillard, Bouli Lanners

De la douleur nait parfois l’humanité. Voilà ce qui pourrait résumer le dernier film de Jacques Audiard, sortie le 17 mai 2012 , en compétition au Festival De Cannes. Des films de Jacques Audiard ( De battre mon cœur s’est arrêté, Sur mes lèvres, Un prophète..) on connaît le côté sombre, leur âpreté, leur capacité exceptionnelles à montrer la lumière derrière cette noirceur toujours palpable.

Ici, le réalisme social est toujours présent, avec en filigrane les thèmes forts d’Audiard : la violence, la barbarie humaine, la rédemption, la relation père-fils.

Pourtant, adaptation du roman de Craig Davidson, De rouille et d’os est peut être le film le plus abouti et le plus éloquent du cinéaste.

Ali ( Mathias Schoenaerts), jeune père marginal, erre les routes de France avec Sam (5 ans), pour rejoindre le sud. La galère du quotidien, écumer les poubelles des wagons de TGV, voler pour subvenir aux besoins les plus primaires. Dans le sud, au soleil, c’es  à Cannes qu’Ali choisit de poser ses valises, chez sa sœur, caissière de supermarché,  avec qui les retrouvailles suggèrent un relationnel un peu tendu. Qu’importe, c’est peut être le début d’une nouvelle vie. Ali se fait embaucher en tant que videur de boite de nuit à L’Annexe. Là, il y porte secours à Stéphanie ( Marion Cotillard), une jeune femme qui dompte des orques au Maryland. Image déjà annonciatrice : Ali, en protégeant Stéphanie, se blesse les os de la main. Tout sépare ces deux êtres. La vie les rattrape quand Stéphanie, victime d’un accident lors d’une représentation d’orques dont elle est le chef d’orchestre, perd l’usage de ces deux jambes. Amputation des deux jambes : moignons, dépression. C’est alors la naissance d’une relation, qui n’a rien de conventionnelle, et qui avouons le, se détache explicitement du mélo pour aboutir vers une une approche trash, déroutante, fascinante.

Ali est le dos réconfortant sur lequel Stéphanie peut s’appuyer pour tremper son corps dans la Méditerranée, Ali est “opé” ( c’est d’ailleurs tout ce qu’il trouve à dire à l’importe quelle proposition de Stéphanie), il rend service, couche avec elle pour la rassurer sur sa libido, Ali est mécanique, dur et tendre à la fois, décomplexé et distancié. Bref, c’est une « bête ». Stéphanie, elle, devient une amputée qui essaye de se remettre à marcher. Elle aussi mène un combat : le combat physique et mentale de s’assumer en femme «  Robocop »

Peut alors commencer entre les deux personnages une épopée intime, singulière, décomplexée, assumée où chacun devient le soutien, l’appui de l’autre  et où les deux existences s’entremêlent : elle devient son manager de combats, la force qui le fait gagner, il devient celui par qui commence l’acceptation que le corps de Stéphanie ne sera jamais plus le même.

Derrière ce tendre tout en muscle qu’est Ali, il y a la barbarie humaine insidieuse dont il se trouve happée malgré lui : celle des combats qu’Ali mène pour gagner quelques centaines d’Euros, barbarie sociale qui le poussera involontairement à faire licencier sa sœur, indifférence à l’égards du fils, Sam, qui grandit à l’ombre d’un père qui se nourrit d’images violentes sur la toile.  pas de jugement manichéen de la part de Jacques Audiard, pas de consensus lénifiant, le réalisateur fait preuve de la force de son scénario : la vie n’est-elle pas elle même  un dur combat ? En partant de ce constat, l ^rend à contre pied ce que chacun pourrait juger comme condamnable : si les hommes sont pareils aux chiens, et aux animaux qui doivent se battre, la lutte, dans ce monde moderne écrasant et asphyxiant,  n’est-elle pas le sens même à donner à notre existence ?

Le basculement opéré par le scénario lors du départ d’Al suite au licenciement de sa sœur, agit comme une rédemption qui devra passer nécessairement par la douleur, celle du fils que l’on a tout d’un coup peur de perdre, et celle de la main, brisée encore une fois pour sauver ceux qu’on aime, et pour devenir enfin un homme.

De deux écorchés vifs de la vie, lui sa main cassée, elle ses jambes en moins, Jacques Audiard dresse un portrait explicitement réaliste sur la société actuelle : celle qui demande aux marginalisés sociaux, aux handicapés physiques, de devoir se surpasser et s’imposer, à ‘image de ces combats dans des lieux de seconde zone ou l’homme sent le gout de son propre sang lorsque les coups se font trop forts.

Sans jamais tomber dans le piège du discours moralisateur et complaisant, Audiard agit avec finesse, délicatesse et surtout une extrême justesse dans ses mouvements de caméra, en laissant bien soin de montrer l’essentiel sans jamais exhiber de surcharges émotionnelles.

Une Marion Cotillard au sommet de son art, et un Mathias Schoenaerts qui confirme son talent, portés par des personnages secondaires flamboyants de réalisme: Bouli Lanners et Céline Sallette.

Un film lumineux qui confirme encore une fois la grandeur du cinéma de Jacques Audiard et sa place parmi les grands cinéastes français de notre époque.

Martha Marcy May Marlene, enchanteresse Elizabeth Olsen…

Martha Marcy May Marlene, film américain de Sean Durkin, avec Elizabeth Olsen, Christopher Abbott et Brady Corbet

Curieux titre que cette succession de prénoms… Pour son premier film, primé par le prix de la mise en scène au dernier festival de Sundance, Sean Durkin se lance dans l’épopée tragique d’une adolescente, Martha,   en proie à ses propres démons… Ses fantômes du passé, ce sont d’abord ceux d’un lieu, une ferme style Amish à quelques kilomètres de New York, dans laquelle la jeune femme vivait en communauté…. Dans cette ambiance semi hyppie qui rappelle celle de l’Amérique des années 70, les hommes mangent en silence avant les femmes, les vêtements se partagent et n’appartiennent à personne, la cigarette est bannie, tout comme l’alcool, l’autosuffisance alimentaire est de rigueur… on cultive, on jardine… Chacun doit trouver sa place dans cette «  grande famille ». Bref, ce qui semble de prime abord être un gentillet cadre de vie éloigné de toute société de consommation, dépouillé de toute contingence matérielle, devient vite pour Martha le lieu de sa propre perdition, une secte des monts Catskill dans laquelle elle n’aurait jamais du pénétrer… Il est toujours tant de fuir, pour retrouver la réalité égarée, perdue…

Pour retrouver un semblant de vie normale, Martha trouve refuge chez sa sœur, Lucy, à trois heures de route, dans une maison cossue qui domine un lac. C’est là où le travail de mise en scène opère admirablement. Par une succession de parallélismes construits entre le présent et le passé de Martha dans la secte, le réalisateur dessine les contours de la schizophrénie de l’adolescente, la paranoïa incessante, troublante, conséquence brutale d’un douloureux passé dont les traits se laissent entrevoir par petites touches à chaque séquence : le dépucelage « initiatique »de Martha par Patrick, le maniement des armes, les orgies collectives sous le regard manipulateur d’un gourou malsain, les petits larcins, puis, plus sombre, le meurtre gratuit d’un innocent … toujours un pas de plus franchi vers le mal, un mal que l’adolescente, proie fragile et docile, n’arrive plus à cerner tant l’emprise exercé sur elle est forte et indéfectible…

Servi par un montage remarquable, le réalisateur opère donc par petites touches, subtiles, dressant ainsi par instillation le portrait et le passif de ce personnage troublant, blessé, vidé.

 

Dans la relation qu’il dresse entre Martha et sa sœur Lucy, le réalisateur se montre d’une grande justesse : à aucun moment, Lucy et son mari n’arrivent à détenir le moindre détail de l’existence de Martha avant son arrivée, et pourtant, il y a ce lien fraternel qui unit les deux sœurs, qui pousse l’une à protéger l’autre… Mais cette union, pétrie d’amour et de bons sentiments, trouve elle aussi ses limites quand la folie de Martha s’insinue dans une vie de couple paisible et rangée, quand les repères sont perturbés, les plans de vie menacés, quand le quotidien devient lui même une épreuve traumatisante…Jusqu’à quel point sommes nous prêts à offrir notre aide quand notre propre vie comment à en pâtir ? Dans une scène accablante, Martha dénigre la médiocrité ambiante de son beau frère, dénonçant sa mesure du succès « par l’argent et les biens matériels »… Une allusion aux antipodes de son passé, où le simple fait d’ « exister » devait se suffire à lui même, suffire au bonheur, à l’extase, au moment présent. Douce illusion  dont l’héroïne ne parvient à se détacher, conditionnement psychologique qui l’éloignera de plus en plus de ceux pour qui l’instant présent se construit, ceux pour qui la vie a son importance et n’est pas le fruit d’une utopie factice…

Premier film réussit donc, porté par une photographie acidulée, alternant des compositions chromatiques aux grains qui rappellent ceux des clichés américains des années 70.La beauté visuelle fait d’ailleurs souvent écho à la plastique de certaines séquences du Virgin Suicides de Sofia Coppola.

Elizabeth Olsen incarne Martha, pour la première fois à l’écran, et excelle dans ce rôle de jeune fille éthérée, à la fois présente et absente, douce, flottante, avec cette retenue touchante qui lui permet d’incarner pleinement, et admirablement les tourments de son personnage. Une révélation.

Le Cheval de Turin, éloge de la lenteur…

Le Cheval de Turin,  film hongrois de Béla Tarr, avec Erika Bok et Mihaly Kormos, 2011

Gare à celui qui s’aventure dans le cinéma du réalisateur hongrois Bela Tarr… Non aguerri, le spectateur peut être dérouté, troublé…il en sortira souvent las, fatigué, pris d’un extrême dégoût…ou à l’inverse, ce cinéma ne suscitera rien moins que du pur émerveillement, dont seulement  quelques mordus savent se targuer.

Parce que les films de Béla Tarr sont longs, très longs… on connaît le cinéaste pour l’étirement de ses scènes à l’extrême, ses interminables plans séquences qui nous tiennent jusqu’à l’épuisement… Le dernier film de Bela Tarr, Le Cheval de Turin, couronné de l’Ours d’Argent à La Berlinale en février dernier, demeure dans cette veine artistique, que les uns loueront, les autres détesteront.

 Le film s’ouvre sur une voix off : en 1889, Nietzsche enlaça un cheval entêté qui refusait d’obéir à son cocher. Depuis ce moment, et pour les dix années qui en suivirent,   le philosophe sombra dans la folie… Aucune allusion à Nietzsche tout au long de ce film, mais la figure du cheval y fait étrangement résonance, comme un avertissement prophétique auquel le spectateur ne peut échapper…

Une narration simple occupe les deux heures trente de film : un vieux cocher et sa fille, vivant isolés et pauvres dans une ferme, effectuent chaque jour les mêmes gestes… on se lève, on boit un verre de palinka, on sort le cheval et la charrette de l’écurie…un cheval qui se refuse à avancer… désespérément, on le rentre à nouveau dans l’écurie, on va chercher l’eau dans le puits, on prépare le repas, deux pommes de terre chaudes qu’on dévore en se brûlant les doigts dans un silence solennel, puis on s’assoit devant la fenêtre pour observer la tempête qui sévit au dehors… On ne se parle pas, on se regarde encore moins. Rituel morne et ennuyeux, rythme de la vie paysanne, où chaque jour se ressemble inlassablement, où le moindre détail a valeur de rituel quotidien… En construisant son film sur une durée de six jours, le cinéaste introduit petit à petit dans ce recommencement angoissant, des détails , des rencontres, qui viennent soutenir un climat surnaturel et empli de mysticisme dans ce quotidien pourtant si banal et si brut.

Puis c’est la venue de tsiganes, celle  d’un riche voisin qui s’étend dans un long et poétique monologue sur la vengeance de la nature envers les hommes… inexplicablement, c’est aussi la pénurie d’eau dans le puits, la tentative échouée d’exil, la solitude à nouveau, le feu qui ne veut plus éclairer, puis la déchéance humaine,  physique et morale…

Si  l’on doit admettre le caractère profondément pessimiste, noire, et radical du Cheval de Turin, il faut en souligner les aspects de formes.

D’abord le son… à travers deux heures et demi de film, il y a les silences, cet accompagnement d’orgue et de violon qui agit comme une prédiction liturgique, et le bruit du vent, de la tempête, qui laisse entendre des cris sourds et lointains, comme une menace plaintive que les deux protagonistes, terrés dans leur modeste chaumière,  ne savent ou ne veulent pas entendre… Travail sonore incroyablement percutant, qui porte le spectateur dans un état hypnotique , voire second.

S’ajoutent à cela, ces fameux plans séquences, pénibles ou jouissifs , mais d’une beauté plastique évidente. Chaque plan s’observent comme de véritables tableaux, le caractère anodin des gestes et des actions des personnages, si vils et ordinaires soient-ils, deviennent emplis de grâce : avec quasiment aucuns dialogues, une image magnifiée par un grain noir et blanc, et grâce à des mouvements de caméras travaillés, le cinéaste parvient à rendre poétique et hypersensible un univers à l’apparence dure et froide.  Derrière l’élémentaire du quotidien, il y a une dimension quasi-philosophique et surréaliste que Bela Tarr réussit magistralement à transcrire à travers une composition esthétique formidablement belle.

Le cheval, pour sa part, devient en lui même un élément perturbateur, un point de non retour dans la narration. A travers des gros plans somptueux, le cheval nous regarde, nous épie, à tel point que nous en sommes presque à nous demander si lui aussi ne constitue pas un personnage à part entière de ce récit…

Ce qui se passe dans ce film est à réinventer par quiconque l’aura vu.

Le père et sa fille, à l’instar de cette musique lancinante et ce bruit du vent qui nous aliène, demeurent seuls et imperturbables devant ce qui se présente, de façon surnaturelle, comme la fin évidente du monde….

Alors oui, c’est très long, et oui « il ne se passe pas grand chose » comme on dit souvent lorsque notre soif d’action n’est pas assouvie, à l’heure où nous préférons « regarder » mais non plus «  contempler »… mais si l’on peut se persuader parfois que le cinéma n’est pas juste un objet de divertissement prêt à consommer,  Le Cheval de Turin fait partie de ce cinéma d’auteur qui mérite d’être vu, parce qu’il est peut être le dernier film d’un réalisateur qui, parmi bien d’autres évidemment,  a su se distinguer par sa façon de faire du cinéma et à envisager le septième art comme un terreau expérimental d’expression formelle, un laboratoire d’images et d’histoires non conventionnelles…

L’Autre Rive, conte moderne en terre Caucase

L’Autre Rive, film franco-géorgien de Georges Oshavili, avec Tedo Bekhauri, Galoba Gambaria, 2010.

Le cinéma réserve parfois de belles surprises, inattendues, impromptues. C’est par un jour d’hiver 2010 que je suis rentrée dans cette petite salle du cinéma MK2 Beaubourg, voir ce « petit » film, premier long métrage du réalisateur géorgien Georges Oshavili, dont je ne savais rien… mais c’est parfois lorsqu’on ne sait rien, que rien ne nous attends ni ne nous prédispose, et que seule la curiosité nous amène à pénétrer la salle obscure, que l’on découvre les plus jolis films, ces films qui nous donnent cette sensation que le cinéma a et aura toujours des choses à nous dire…

La compréhension de cette histoire mérite un bref retour sur le contexte politique dans lequel nous porte Georges Oshavili. Géorgie, années 90. Un conflit séparatiste déchire L’Abkhazie, province russe à la frontière géorgienne. Guerre fantôme, tourmentée et méconnue, c’est selon le réalisateur, «une période très dure pour notre pays, après le premier conflit géorgien-abkhaze, en 1992, 300 000 personnes devinrent des déplacés internes, réfugiés fuyant les bombardements et l’armée russe. La majorité a trouvé refuge à Tbilissi, mais il n’y avait aucune aide sociale pour eux, à l’époque.»

C’est cet état permanent de « seconde zone », esprits fantômes de ces territoires qui n’existent pas, et dont les pays frontaliers trouvent des intérêts stratégiques majeurs à les maintenir en guerre, que le cinéaste nous laisse entrevoir…

A travers l’histoire universelle, il y a un destin particulier, celui de Tedo, 12 ans, un enfant qui louche.

Visage frêle, naïf et expressif que celui de Tedo… Ayant fuit la guerre civile de leur province natale, l’Abkhazie, il vit seul avec sa mère dans un taudis de Tbilissi. Une mère perdue, l’air hébétée, réduite à vendre son corps sous le regard désespéré et honteux de son fils.

Tedo, lui, pour retrouver la dignité perdue de sa mère, tente de récupérer de l’argent en menant de petits larcins. Mais le véritable souhait de Tedo, c’est de retrouver son père, laissé huit ans plus tôt en Abkhazie, là bas au delà des frontières, sur l’ « autre rive »…un père qui n’a pas pu fuir avec sa famille la guerre qui ravageait sa province natale.  Tedo se prépare alors à un voyage, un voyage vers l’autre rive, celle qui sépare la Géorgie de l’Abkhazie, un voyage semé d’embûches, de rencontres, terrifiantes, belles parfois…le parcours d’un enfant vers ses origines, la prise de conscience d’une humanité blessée par la guerre, asséchée, endurcie, froide comme la neige qui recouvre les paysages mornes et mélancoliques de cette Caucase meurtrie. Par un décor épuré et symbolique, le film dresse une illustration flagrante de l’ancien empire soviétique : ses immeubles abandonnés, ces ruelles sombres et désertes, ces façades de béton éventrées, ces espaces deshumanisés et cette dureté palpable dans les visages et dans les cœurs…

S’entame alors un road-movie poétique, où le récit s’appuie sur des scènes longues, parfois totalement dénuées de dialogues, où les silences et les expressions des visages en disent bien davantage que des discours bavards et trop évidents.

Tedo, pour se protéger, fait semblant d’être sourd et muet. Se protéger de la folie des hommes, de l’agressivité, de la possibilité de découvrir qu’il est géorgien sur cette terre russe et donc ennemie : mieux vaut se terrer dans le silence, feindre l’incommunicabilité pour mieux fuir la violence des hommes, s’évader dans un ailleurs possible en fermant très fortement les yeux.

L’enfant est secoué, trimballé comme un pion dont on ne sait que faire, chassé d’un train, d’une voiture, d’un camion, en charrette… Tedo subit, Tedo se confronte à l’adversité.

Et pourtant, jamais une once de misérabilisme facile ne domine cette mise en scène simple et juste, ce petit héros de Tedo ne se laisse jamais envahir par le désespoir, dans son ultime confiance en l’homme, il est parfois déçu, mais il continue, il a un combat à mener, un père à retrouver. Dans un pays effrayé et effrayant, Tedo est spectateur impuissant de ce mal propre à l’être humain : le viol d’une jeune femme, le meurtre d’un innocent à la frontière Abkhaze, l’abandon au coin d’une route lorsque le chauffeur d’un camion découvre qu’il est géorgien.

 Mais il y aussi ces bulles d’espoirs, ces scènes toutes en retenue et en pudeur où l’amour et la compassion pointent discrètement leur nez, à l’instar de ce couple russe qui accueille Tedo et qui, de la méfiance à la tendresse, fait revivre le temps d’un soir l’amour du fils perdu. Alors l’enfant qui louche n’est plus l’ennemi d’antan, et le monde, dont la violence est souvent inéluctable, n’est peut être pas aussi insupportable. Et comme la résonnance de cette musique frénétique qui fait danser Tedo dans la dernière séquence du film, il y a l’espoir de trouver une place parmi les hommes, si infime soit-elle…

 Notons le jeu d’acteur de Tedo,  tout simplement brillant, hors du commun. Peu d’acteurs “aux yeux qui louchent”, depuis Ben Turpin, ont fait naître de véritables personnages. Dans ce rôle de Petit Poucet perdu en quête de la figure paternelle, à travers ce regard qui ne nous regarde jamais droit, Tedo fait transparaître une vraie tendresse, celle d’un “anti-héros” à l’ humanité flagrante, un mélange d’innocence fragile et d’entêtement volontaire et courageux qui porte à lui seul le film, et le fait basculer vers un conte initiatique, terrible parfois, mais subtilement délicat.

 L’Autre Rive fait partie de ce cinéma d’auteur que j’aime, un cinéma qui en dit long sur le monde dans lequel nous vivons.

Un coup d’éclat.

Sélectionné à Berlin en 2009, le film a remporté le Prix du Meilleur Film aux Festivals de Wiesbaden, Seattle, Grenade, Paris Cinéma, Erevan, Copenhague, Kiev et Rome, le Prix Spécial du Jury à Belgrade et Anapa, le Prix du Meilleur Réalisateur à Antalya. « L’autre rive » représentait la Géorgie pour l’Oscar du Meilleur Film Etranger 2010 ; il fut l’un des cinq nommés pour le Prix Découverte de l’Académie Européenne du Cinéma.

 

 

We need to talk about Kevin, le mal se pare de rouge

We need to talk about Kevin, de Lynne Ramsay, avec Tilda Swinton, John C. Reilly et Ezra Miller

We need to talk about Kevin est un de ces films « choc », effroyable, dérangeant.

Relatant la relation haineuse entre une mère, Eva, et son fils Kevin, le dernier film de Lynne Ramsay, adapté du roman éponyme de Lionel Shriven, est d’une grande audace formelle.

Le récit, construit en multiples flashbacks, fait transparaitre l’analyse d’Eva sur son passé et les possibilités et cheminements qui ont conduit Kevin à l’irréparable. Qu’a t-elle omis dans l’éducation du jeune homme ? Comment en arriver à ce point ultime de déchainement de violence ? Est-ce de sa faute ? … ou le mal était-il inné chez son rejeton ?

C’est à ces questions, difficiles, délicates et ambigües, que tente de répondre le film, à travers un rythme et une narration impeccables et implacables.

Eva a mis entre parenthèses sa vie professionnelle pour se consacrer à l’éducation de son enfant. Mariée à Franklin, un compagnon aimant interprété par John C.Reilly ( on se souvient d’ailleurs du rôle similaire qu’il tenait dans The Hours, à se demander si l’incarnation de tendre mari se voilant la face est devenu sa spécialité…), Eva donne naissance à Kevin. On découvre cette scène troublante où, faisant suite à l’accouchement, Eva reste terrée, livide et inerte dans son lit d’hôpital alors que Franklin cajole mielleusement le nouveau né.  La suite n’en est que moins terrible. Cet enfant n’en finira pas de devenir un cauchemar pour Eva. Des pleurs incessants, une indifférence et une cruauté affichée pour celle qui l’a mis au monde, un refus de s’exprimer, de dire «  maman », de vivre , d’aimer. Son regard noir, pénétrant, et provocateur perturbe autant qu’il met mal à l’aise. Sous ce visage d’ange se cache l’incarnation du mal…

Et ce mal, c’est la couleur rouge qui vient l’appuyer tout au long du film, comme un fil conducteur laissant présager le pire. Dans les toutes premières séquences du film, Eva s’enivre dans une orgie de sauce tomate propre aux férias sud-américaines, ou encore Eva, devenu paria dans sa propre ville, tente inlassablement de retirer la peinture rouge qu’on lui a versé sur sa façade : le rouge, toujours le rouge… Rouge du sang, Rouge du crime, le Rouge que son propre enfant a fait coulé… Difficile à effacer, à oublier…

Et pourtant, le film est loin de proposer une approche unilatérale et manichéenne.

Cette mère, s’il convient qu’elle emporte l’empathie du spectateur, n’en est pas moins ambiguë, et l’on peut subrepticement opérer à une inversion des rôles … Si le fils est effectivement le monstre qui est dépeint de façon probante, deux scènes clés instaurent néanmoins le doute : la première, dans laquelle Eva, tenant son bébé dans les bras, lui murmure : « You Know Mummy was happy before you were born ? » (« Tu sais que maman était heureuse avant que tu naisses ? »), et l’autre, caustique, où la mère emmène son fils à une partie de mini-golf et se met à juger lourdement les «  gros » qui n’arrêtent pas de « bouffer » et de se « gaver » : dureté évidente que le fils ne manquera pas de lui faire rappeler comme caractère qu’il tiendrait de sa mère…Difficile rapports mère-fils donc, teintée de longs silences, d’une impossible communicabilité, d’amertume, de rancœurs et d’incompréhensions, qui trouveront leur paroxysme dans la mise en œuvre minutieuse de l’impensable.

We need to talk about Kevin est bien plus qu’un simple thriller, c’est une épopée moderne sur la difficulté d’aimer, sur ce poids lourds et écrasant de certaines mères à devoir « aimer à tout prix » le fruit de leurs entrailles, même quand ceux-ci prennent la forme d’un monstre haineux.

Il nous invite à réfléchir sur la difficulté à élever un enfant, et la responsabilité qui en engage les parents, et la culpabilité et la confusion des sentiments qui parfois en découle. A qui la faute ? la mère ? le fils ? le père ? Lynne Ramsay nous laisse seuls juges, et c’est toute la force de son film.

La réalisatrice parvient à nous plonger dans la détresse abyssale de cette mère, complexe, en proie à ses propres troubles et névroses, seule dans ce face-à-face meurtrier , servi par une mise en scène flamboyante et un récit « en tiroirs » dont on ne s’égare jamais.

Magistrale Tilda Swinton, qui aurait largement mérité, ex aequo avec Kristen Dunst, le prix d’interprétation féminine à Cannes en mai dernier…

Glaçant et puissant.

Guerre et combat d’amour

La guerre est déclarée, un film de Valérie Donzelli, avec Valérie Donzelli et Jeremie Elkaim

Parler de maladie infantile au cinéma n’est pas chose facile.

Ce n’est pourtant pas cette intention que s’est donnée Valérie Donzelli en réalisant La Guerre est déclarée . En s’inspirant largement de sa propre histoire, elle mène à bien, après La Reine des Pommes, un deuxième long-métrage sensible et délicat.

C’est avant tout d’amour dont nous parle Valérie Donzelli, de force, de foi, de combat, de rage de vivre.

Juliette et Roméo forment un jeune couple trentenaire comme il en existe beaucoup. Un coup de foudre au cours d’une soirée, des ballades en amoureux dans Paris, des folies, des baisers, puis le célèbre tableau de Courbet, L’origine du monde, nous suggère la suite, évidente, latente : la naissance d’un enfant qu’ils prénommeront Adam.

Comme tous les bébés, Adam pleure. Mais trop. Puis les soupçons s’accumulent : vomissements impromptus, asymétrie faciale, une tête qui ne tient pas droite. S’ensuivent une panique palpable, une angoisse qui se propage à une vitesse étourdissante, suffocante. Et ces inserts de tissus humains vues au microscope qui laissent présager le pire. Le diagnostique tombe, implacable, douloureux : Adam est atteint d’une tumeur au cerveau.

La guerre est véritablement déclarée.

C’est donc ensuite le combat auquel se livrent Roméo et Juliette pour avancer, combattre la maladie, et tenir malgré tout. Guerre tout à la fois contre et avec les services d’urgence, les hôpitaux, les chirurgiens, internes, les chambres stériles…

Et pourtant , ce n’est jamais la misère humaine, le sensibilisme évident qui sous tend la maladie d’un enfant qui est donné à voir au spectateur, mais bien cette course vers le bonheur, magnifiée parce qu’incertaine. Alors on s’enivre aussi d’artifices, dans les fêtes, on boit, on fume, on s’embrasse, pour oublier le temps d’un court moment le marathon de la lutte qui essoufle jusqu’à épuisement mais dont on ne doit jamais sortir vaincu.

La guerre est déclarée est toujours teintée d’un petit brin de folie, de ces notes d’humour et d’énergie qui rappellent que seul compte la volonté de vivre, l’infime dose d’espoir que l’on peut retirer d’une situation désespérée à l’instar de l’affiche même du film : édulcorée de rose et du sourire éclatant de la protagoniste, elle nous rappelle  qu’il y a aussi la joie, le bonheur de vivre.

La réussite du film tient au fait que la réalisatrice, en puisant dans son histoire personnelle avec Jeremie Elkaim ( qui a cosigné le scénario du film), nous livre à la fois un témoignage personnel qui a la mérite d’être , au delà d’un simple mélodrame, une fable poétique et moderne sur la force flamboyante d’un couple.

Dans cette démarche sincère et honnête, on regrette cependant quelques écueils qui poussent peut être un peu trop les larmes du spectateur, ceux d’une musique lancinante ou de scènes un brin trop appuyées…

Mais qu’importe, La guerre est déclarée est un film enchanteur et élégant.

Avec déjà plus de 400 000 entrées dans l’Hexagone, le film a été sélectionné par le comité CNC pour représenter la France aux Oscars…

Melancholia, ballade poétique de fin du monde

 MELANCHOLIA -de Lars Von Trier  avec Kristen Dunst, Charlotte Gainsbourg, Alexander Skarsgard

Il y a certains films dont on ressort rarement indemne. Mélancholia en fait partie.

Voilà un titre mystérieux, mais néanmoins évocateur pour celui s’étant déjà aventuré dans les   méandres du cinéma de Lars Von Trier.  Persona non grata au dernier festival de Cannes pour ses   propos polémiques sur l’hitlerisme, le cinéaste danois n’en demeure pas moins un grand, un très grand. Concentrons nous donc sur le film. De quoi s’agit-il ? D’abord, c’est une merveilleuse introduction de plus de cinq minutes, à travers laquelle le spectateur se délecte de plans au ralenti à la fois fantasques et anxiogènes, magnifiés par le prélude du Tristant et Iseult de Wagner, ( dont le cinéaste s’est dit inspiré en lisant A la Recherche du temps  perdu de Proust, lequel affirme en prologue que cette musique serait l’œuvre d’art la plus  grande de tous les temps) : véritables tableaux au style romantique dans lesquels Claire,  interprétée brillamment par Charlotte Gainsbourg, s’embourbe dans un terrain de golf son  enfant dans les bras, ou encore Justine ( Kristen Dunst), se débattant  dans sa robe de  mariée, des fils de laine lourds et encombrants l’empêchant de continuer sa fuite à travers une fôret dense et inquiétante… Mais que fuient-elles ? Voilà donc ce mystère que le cinéphile se devra de percer à travers les deux heures et dix minutes de film.

Parce que Mélancholia est chargé de sens, d’indices, laissant au spectateur le soin lui même de se frayer un chemin à travers cette épopée existentielle.

Mélancholia, c’est donc cette histoire, de deux sœurs, Justine et Claire, l’histoire de deux âmes confrontées à la fin imminente du monde. En haut dans le ciel, la planète Mélancholia menace de heurter la terre.

Acte I : Justine.  Sur cette terre des vivants, dans un splendide château surplombant un lac parsemé d’iles, Justine, la trentaine, se marie. Dans une limousine, Justine en robe blanche à fleur, aux côtés d’un mari grand, élégant, attentionné (Alexander Skarsgard) ; image d’Epinale du couple parfait. Mais à l’instar de cette limousine qui peine à contourner cette route sinueuse, derrière l’apparent bonheur et pseudo-comique de la situation, on découvre très vite le mal-être de Justine, son incapacité à faire face devant ce faste dégoulinant, ces invités béats d’admiration, cette surenchère de compliments… Justine est dépressive. Elle souffre d’élans de mélancolie. C’est sa sœur Claire, qui, par amour, ou par conformisme, fera tout pour ménager la belle Justine, éviter un scandale, la protéger. Comme s’il fallait encore essayer, « faire comme si », maquiller ce malheur qui ronge insidieusement. Justine s’absente, s’isole, et se demande dans son for intérieur quelle est donc cette étoile rouge dans le ciel… Un mariage qui tourne au désastre, un amour ( ou plutôt une possibilité d’amour) déchu, une carrière sabotée en une soirée… a quoi bon.

C’est dans cette atmosphère de fin de mariage que se clôt le premier acte pour laisser le second se concentrer sur le personnage de Claire.

Acte  II : Claire. Le jour se lève sur le château des noces. Terrienne, mariée et mère d’un garçon de dix ans prénommé Leo, Claire porte la responsabilité de sa sœur.  Mais là encore, c’est la fragilité humaine qui prévaut. Faut-il y trouver les explications dans les élans de dépression que l’on connaît du cinéaste? Alors que Justine s’enfonce dans son mal–être, Claire a peur. Peur de cette planète qui la hante jours et nuits, et dont la trajectoire incertaine ne parvient pas à évaporer les doutes et les peurs de la jeune femme. Et pourtant… cette planète agira comme un moteur, instituant un renversement suggéré dans les psychologies de nos deux héroïnes : Claire s’enfonce dans sa peur ( allant jusqu’à prévoir des somnifères pour anticiper sa mort ), Justine, elle,  retrouve étrangement ses forces, impassible face à la mort … Comme si l’imminence d’une potentielle catastrophe lui redonnait enfin les moyens de vivre… à l’instar de cette séquence magnifique, où Claire, cherchant dans l’obscurité de la nuit sa sœur, s’aventure derrière le jardin et y découvre Justine, allongée nue dans les fourrés, gracieuse et nympheale, illuminée par la lueur de la planète Mélancholia, celle là même qui les perdra toute deux.

Lars Von Trier triomphe dans cette peinture aux accents apocalyptiques. Loin d’une mise en scène jouant sur le catastrophisme et le spectaculaire, le cinéaste nous dévoile délicatement, dans un silence troublant,  le cheminement intérieur d’êtres qui savent leur vie perdue à jamais et nous renvoit à nos propres interrogations, nos peurs, nos doutes, notre fragilité évidente, face à l’inéluctable, mais également à une certaine volonté de vivre. Quand un compte à rebours est enclenché, boirait-on un verre de vin en l’honneur de la vie ? chanterait-on une chanson ? provoquerait-on nous même notre propre fin ? ou comme nos personnages, construirions nous une cabane de fortune où seule la force de l’imaginaire puisse nous délivrer ?

Mélancholia, planète gigantesque et allégorie du chaos du monde,  est bel est bien là, rodante, menaçante sur nos personnages désespérés, déchirés. Faibles humains face à la puissance implacable de cet univers qui pourtant les a créées. L’ambigüité et la mouvance des personnages sont magnifiquement portées par un casting impeccable. Charlotte Gainsbourg, dans son rôle de mère prise au piège, ne sachant comment se résoudre à la mort, et Kristen Dunst, dont le peu de dialogues suffit à prouver son talent de jeu d’actrice en incarnant la jeune Justine, aérienne, en proie à la vacuité de son existence.  Depuis son interprétation dans le premier film de Sofia Coppola, Virgin Suicides, on connaît la capacité de Kristen Dunst à évoquer les errements mentaux de personnages perturbés, saisis d’un spleen abyssale. Mélancholia nous confirme à nouveau son talent et la consacre d’un prix d’interprétation féminine à Cannes en mai dernier. Chapeau bas.

Il y a donc quelque chose de fondamentalement beau dans ce film, un de ces films qu’il faut sentir, ressentir , et revoir…

Une (très) grande expérience cinématographique, une ode poétique et terrifiante à la mélancolie et à la fin de toute vie.

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Thème : Esquire par Matthew Buchanan.

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