Le Cheval de Turin, film hongrois de Béla Tarr, avec Erika Bok et Mihaly Kormos, 2011
Gare à celui qui s’aventure dans le cinéma du réalisateur hongrois Bela Tarr… Non aguerri, le spectateur peut être dérouté, troublé…il en sortira souvent las, fatigué, pris d’un extrême dégoût…ou à l’inverse, ce cinéma ne suscitera rien moins que du pur émerveillement, dont seulement quelques mordus savent se targuer.
Parce que les films de Béla Tarr sont longs, très longs… on connaît le cinéaste pour l’étirement de ses scènes à l’extrême, ses interminables plans séquences qui nous tiennent jusqu’à l’épuisement… Le dernier film de Bela Tarr, Le Cheval de Turin, couronné de l’Ours d’Argent à La Berlinale en février dernier, demeure dans cette veine artistique, que les uns loueront, les autres détesteront.
Le film s’ouvre sur une voix off : en 1889, Nietzsche enlaça un cheval entêté qui refusait d’obéir à son cocher. Depuis ce moment, et pour les dix années qui en suivirent, le philosophe sombra dans la folie… Aucune allusion à Nietzsche tout au long de ce film, mais la figure du cheval y fait étrangement résonance, comme un avertissement prophétique auquel le spectateur ne peut échapper…
Une narration simple occupe les deux heures trente de film : un vieux cocher et sa fille, vivant isolés et pauvres dans une ferme, effectuent chaque jour les mêmes gestes… on se lève, on boit un verre de palinka, on sort le cheval et la charrette de l’écurie…un cheval qui se refuse à avancer… désespérément, on le rentre à nouveau dans l’écurie, on va chercher l’eau dans le puits, on prépare le repas, deux pommes de terre chaudes qu’on dévore en se brûlant les doigts dans un silence solennel, puis on s’assoit devant la fenêtre pour observer la tempête qui sévit au dehors… On ne se parle pas, on se regarde encore moins. Rituel morne et ennuyeux, rythme de la vie paysanne, où chaque jour se ressemble inlassablement, où le moindre détail a valeur de rituel quotidien… En construisant son film sur une durée de six jours, le cinéaste introduit petit à petit dans ce recommencement angoissant, des détails , des rencontres, qui viennent soutenir un climat surnaturel et empli de mysticisme dans ce quotidien pourtant si banal et si brut.
Puis c’est la venue de tsiganes, celle d’un riche voisin qui s’étend dans un long et poétique monologue sur la vengeance de la nature envers les hommes… inexplicablement, c’est aussi la pénurie d’eau dans le puits, la tentative échouée d’exil, la solitude à nouveau, le feu qui ne veut plus éclairer, puis la déchéance humaine, physique et morale…
Si l’on doit admettre le caractère profondément pessimiste, noire, et radical du Cheval de Turin, il faut en souligner les aspects de formes.
D’abord le son… à travers deux heures et demi de film, il y a les silences, cet accompagnement d’orgue et de violon qui agit comme une prédiction liturgique, et le bruit du vent, de la tempête, qui laisse entendre des cris sourds et lointains, comme une menace plaintive que les deux protagonistes, terrés dans leur modeste chaumière, ne savent ou ne veulent pas entendre… Travail sonore incroyablement percutant, qui porte le spectateur dans un état hypnotique , voire second.
S’ajoutent à cela, ces fameux plans séquences, pénibles ou jouissifs , mais d’une beauté plastique évidente. Chaque plan s’observent comme de véritables tableaux, le caractère anodin des gestes et des actions des personnages, si vils et ordinaires soient-ils, deviennent emplis de grâce : avec quasiment aucuns dialogues, une image magnifiée par un grain noir et blanc, et grâce à des mouvements de caméras travaillés, le cinéaste parvient à rendre poétique et hypersensible un univers à l’apparence dure et froide. Derrière l’élémentaire du quotidien, il y a une dimension quasi-philosophique et surréaliste que Bela Tarr réussit magistralement à transcrire à travers une composition esthétique formidablement belle.
Le cheval, pour sa part, devient en lui même un élément perturbateur, un point de non retour dans la narration. A travers des gros plans somptueux, le cheval nous regarde, nous épie, à tel point que nous en sommes presque à nous demander si lui aussi ne constitue pas un personnage à part entière de ce récit…
Ce qui se passe dans ce film est à réinventer par quiconque l’aura vu.
Le père et sa fille, à l’instar de cette musique lancinante et ce bruit du vent qui nous aliène, demeurent seuls et imperturbables devant ce qui se présente, de façon surnaturelle, comme la fin évidente du monde….
Alors oui, c’est très long, et oui « il ne se passe pas grand chose » comme on dit souvent lorsque notre soif d’action n’est pas assouvie, à l’heure où nous préférons « regarder » mais non plus « contempler »… mais si l’on peut se persuader parfois que le cinéma n’est pas juste un objet de divertissement prêt à consommer, Le Cheval de Turin fait partie de ce cinéma d’auteur qui mérite d’être vu, parce qu’il est peut être le dernier film d’un réalisateur qui, parmi bien d’autres évidemment, a su se distinguer par sa façon de faire du cinéma et à envisager le septième art comme un terreau expérimental d’expression formelle, un laboratoire d’images et d’histoires non conventionnelles…























